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Article écrit par Laurent Gueroult en décembre 1998.
Qui sont les mendiants et que mendient-ils ? Les mendiants sont les pauvres et ils mendient un peu de chaleur et de quoi se nourrir ! Voilà une réponse qui me semble simple et juste et qu'il faut faire. Je vous propose cependant d'essayer d'aller un peu plus loin.
Les mendiants sont d'abord ceux à qui le minimum manque. En disant cela je pense tout naturellement aux gens qui n'ont pas de quoi se chauffer et se nourrir de manière suffisante. Ces hommes, par leur mendicité demandent que nous soyons assez généreux pour les loger et leur donner à manger. C'est à dire que nous soyons assez généreux pour donner de notre superflu afin de leur fournir le nécessaire. Bien sûr il peut s'agir d'argent mais aussi de temps ou de compétences offerts au sein d'une association caritative. Cette aide à laquelle l'État ne peut être l'unique réponse est nécessaire pour que les indigents retrouvent le goût de la dignité humaine dont la possibilité de se chauffer et se vêtir, de manger et d'être propre sont des conditions. Il suffit de regarder un pauvre ou de les écouter pour se rendre compte que ce n'est pas uniquement cela qu'ils mendient. Dans le métro combien de fois entend-on dire : "Si vous n'avez rien à me donner, faites au moins un sourire, ça ne coûte rien !" ? Combien de fois aussi voit-on les pauvres sombrer dans l'alcool ? Peut-être est-ce dû au fait qu'ils pensent que cela les réchauffent ? Peut-être est-ce aussi dû au fait qu'ils tentent de lutter non seulement contre la pauvreté, mais aussi contre la déréliction ? S'ils boivent, c'est parce qu'ils ont soif, peut-être un peu comme le Christ qui crie "J'ai soif" du haut de la Croix, ils ont soif d'amour et de reconnaissance. Comment éviter que notre attitude ressemble un peu à cette éponge de vinaigre tendue au Christ ? En les aidant matériellement nous l'avons vu, mais aussi en les aimant.
Cela peut se traduire par un sourire offert à celui qui est couché dans la rue lorsqu'on passe, par un regard qui dit "Tu comptes pour moi, tu as du prix à mes yeux." Pourquoi même ne pas s'arrêter de temps en temps pour leur parler, ou surtout pour les écouter ? Je sais, c'est difficile ! Que leur dire sans être ridicule ? Leur dire que finalement "tout va bien", c'est se moquer d'eux, mais s'apitoyer en disant "mon pauvre monsieur, la vie ne vous a pas gâté", je ne suis pas sûr que cela les réconforte beaucoup. C'est difficile car il faut prendre un risque. Le risque d'être ridicule, le risque de se sentir impuissant face à leur pauvreté matérielle et morale, le risque de "perdre" un peu de temps pour eux, le risque d'éprouver de la compassion c'est à dire de prendre part, un peu, à leur souffrance. En fait, c'est le risque de les aimer. Jusqu'où sommes-nous prêts à risquer de les aimer, voilà la question qu'il faut, je crois, que chacun se pose. Et surtout c'est à chacun d'y répondre de manière personnelle, sans jugement.
Bien avant de chercher à les convertir, cherchons à les aimer, et en leur faisant goûter à l'amour peut-être leur soif de Dieu grandira t'elle. Cette phrase pour dire que parler de Jésus à un pauvre, même si nous le désirons demande beaucoup de délicatesse et de bien les connaître.
Mais peut-être ne sont-ils pas les seuls mendiants. Qui sont les autres ? Que mendient-ils ? Regarde et vois ! Pourquoi ce voisin, en cours, répond-il à peine à tes questions ? Pourquoi son visage est-il si sombre ? Pourquoi regarde-t-il dans le vague comme cela ? En cherchant à éveiller notre cœur à cette curiosité - une saine curiosité naturellement -, je crois que l'on s'apercevra qu'autour de nous, il y a peut-être des gens qui souffrent, qui cherchent, qui désespèrent. Eux aussi mendient quelque chose. Eux aussi peut-être ont besoin de nous, ou plutôt de l'amour que nous pouvons leur manifester. Il peut s'agir de notre voisin de cours, mais aussi de quelqu'un qui s'énerve parce qu'on l'a bousculé par inadvertance, parfois même de gens bien plus proches, parmi nos amis ou notre famille. Je crois que l'on peut côtoyer de ces mendiants d'un peu d'amour, d'affection, ou de délicatesse sans jamais les voir. D'ailleurs peut-être eux-mêmes ne savent-ils pas vraiment ce qu'ils mendient. Je crois, sans aucun jugement, que le fait de ne pas pouvoir s'amuser sans boire est symptomatique. À nous d'éveiller l'intelligence de notre cœur, en regardant ceux qui nous entourent et en sachant voir.
Si l'on regarde à l'intérieur de soi, peut-être s'apercevra-t-on que nous aussi, dans une certaine mesure, nous sommes mendiants. D'abord parce que nous aussi nous avons besoin du soutien des autres dans les moments plus difficiles. Ensuite parce que nous aussi nous sommes pauvres devant l'amour. C'est faux puisque saint Paul nous dit que la grâce surabonde là où le péché abonde. Certes, la grâce surabonde, mais je pense que nous demeurons mendiants car nous demeurons pauvres. D'où provient cette pauvreté ? De la dépendance et du péché. Je m'explique. Dès lors qu'il y a amour, il y a dépendance parce qu'il n'y pas d'amour sans un échange. Or, pour qu'il y ait échange, il faut être au moins deux. Choisir d'aimer, c'est accepter d'être dépendant de celui (ou de ceux) qu'on aime. On est dépendant de la réaction de l'autre. Car quand bien même on aimerait parfois de manière univoque, l'amour que l'on porte aux autres est en quête de réciprocité. Or, celui qui est dépendant des autres ne se suffit plus à lui-même. En cela il est pauvre et en cela, il est sans cesse mendiant.
Notre pauvreté provient aussi de notre péché. D'abord parce qu'il nous révèle nos limites et contrecarre nos projets de bonnes résolutions, ensuite, parce qu'il nous sépare de Dieu. Voyons ce second point. Le péché sépare de Dieu parce qu'il nous éloigne de la vérité. Cette séparation crée en l'homme comme un manque, un vide parce que je crois que l'homme est fait pour l'absolu. Or, le péché qui ampute notre capacité d'aimer entrave notre marche vers cet absolu que nous nommons Dieu. Dès lors, il nous manque quelque chose et je crois que ce sentiment du manque est le résultat de notre séparation d'avec Dieu. Tant que nous ne sommes pas comblés, nous sommes pauvres et mendiants : "Mon âme a soif de toi ; après toi languit ma chair, terre aride, altérée, sans eau." (Psaume 62). Cette pauvreté loin de nous décourager nous conduit, au contraire, à nous enquérir de l'absolu et à répondre à notre appel à la sainteté. Le psaume 62 cité plus haut termine ainsi : "Oui, tu es venu à mon secours : je crie de joie à l'ombre de tes ailes. Mon âme s'attache à toi, ta main droite me soutient."
La pauvreté est un problème difficile parce que, qu'elle soit matérielle ou spirituelle, elle touche l'homme en profondeur. Apprenons à la voir dans tous ses aspects, à la regarder en face, et aimons.