n° 7

L'amour.

Le journal Itinéraires.

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Ballade d'amour.

Article écrit par Antoine du Teilhet de Lamothe en mars 1995.

Nos pères ont renoncé à croire aux idéaux de leur jeunesse, vaincus par les occupations quotidiennes, accablés par les responsabilités. L'amour qui les avait enflammés, qui les brûlait tout entier s'est consumé. Ils ont dévasté le champ où leurs passions mêlées s'étaient affrontées, abandonnant à leurs enfants le soin de le cultiver. Ils les regardent, l'œil ironique, séduire et se laisser séduire. Ils les savent promis comme ils l'ont été, à un amour mortel. Mais l'innocence de leurs chérubins que traduisent des gestes incertains se laisse contempler ; elle impose le silence, elle interdit toute parole.

Ils n'ont rien dit et ils ont laissé faire. Ils ont laissé les erreurs qui les avaient lassés se reproduire à l'identique. L'amour est jeune ou il n'est pas : léger comme un oiseau, insouciant comme lui, libre aussi. Il a la forme d'un corps jeune et la saveur d'un baiser. Il ne passera pas avec vous le cap de la trentaine. L'amour est beau. Aimez donc pendant que vous êtes jeunes, sinon il ne vous séduira plus. Et leurs petits de se précipiter, l'amour sommeillant encore en eux ; de réveiller trop tôt, avec fracas, leurs forces nouvelles qui se seraient déployées d'elles-mêmes au rythme du doux chant de la vie.

Vous avez réveillé l'amour quand il dormait. Il se vengera. Il chantera dans vos cœurs, il vous promettra le bonheur et puis il vous laissera tomber quand vous étiez mûrs, avant de vous laisser pourrir. L'amour est habile, il ne regardera pas en arrière. Il ne passera pas ramasser ces fruits désolés, comme on vient soigner les blessés après la bataille. Vous n'aurez plus d'autre chance, quand l'amour vous aura quittés, vous serez morts.

Parce que je ne comprenais rien à l'amour, on m'invitait à regarder comment on jouait avec l'amour ; c'était facile. Mais l'amour faisait des victimes. Je l'ai vu leur bander les yeux ; elles trouvaient plus drôle d'aimer sans rien voir ; on leur avait dit que l'amour était aveugle. Elles croyaient posséder l'amour quand elles jouaient avec lui mais c'est lui qui les possédait. Nous étions peu à assister au spectacle, tous les autres étaient sur la scène. L'amour est alors venu me révéler en secret qu'il était toujours vainqueur. "Si tu perds, m'a-t-il confié, c'est contre l'amour ; si tu gagnes, c'est avec l'amour."

L'amour m'avait parlé, sans que je le lui demande. Je l'attendais sans savoir qu'il viendrait. Son visage était beau. Son regard avait une profondeur infinie. Après, je l'ai reconnu plusieurs fois, aux doux accents de sa voix ; bientôt nous nous parlions tous les jours. Il était docile, se pliait à mes aspirations. Il habitait chez moi, il habitait en moi. À son contact, j'étais devenu fort, la vie se colorait, elle se parait de ses plus beaux atours, malgré parfois la peine et la douleur.

J'ai dépassé la trentaine, l'amour habite toujours en moi. Il occupe de plus en plus de place, mais sa compagnie est si agréable que je la lui concède volontiers. Ce n'est pas qu'il aime le confort mais plutôt qu'il grandit de jour en jour. Sa taille est telle que je ne sais si j'aurai assez de place pour le contenir. Il ne se plaint jamais, il a l'air à l'aise.

Un soir auprès du feu, nous avons évoqué nos souvenirs. Je lui racontais ma jeunesse. Effectivement, je n'y comprenais rien. Je croyais que l'amour se faisait une juste vengeance en abandonnant ses victimes. J'ai compris ce soir-là que la victime, c'était lui, que les hommes l'abandonnaient quand il leur demandait de maigres exigences en retour des joies qu'il leur avait procurées. Et il me répéta ce qu'il m'avait dit la première fois : "Je suis toujours vainqueur." J'ai eu un moment de doute. Il était à la fois la victime et le vainqueur ; vraiment je n'y comprenais rien. Redoutant de l'avoir offensé, je me tournais vers le feu, pour ne pas pénétrer ce regard dont la profondeur m'inquiétait dans ces moments.

Je contemplais quelques instants la danse des flammes, le spectacle du feu. C'était simple et beau. Le bois mort que j'étais allé chercher ce matin devenait soudain chaleur et lumière. C'était simple et extraordinaire à la fois : la mort renaissait à la vie. La victime devenait le vainqueur. L'amour était là qui regardait, qui se regardait, qui regardait sa vie jamais commencée et jamais terminée, dans le feu. Noble mais tremblant, il était comme un arbre en proie à la cognée. Chêne vivant par la hache insulté, il regardait tomber autour de lui ses branches. Il était ce bois débité. Et il se consumait comme pour réparer cette offense et offrir aux hommes une récompense qu'ils n'avaient pas méritée.

Ma vie aurait pu s'arrêter ce soir-là. L'amour avait imprimé en moi sa dimension infinie. Je me noyais dans l'abîme de son regard. Il avait élargi peu à peu l'espace de mon cœur pour y tenir. Je ne m'en étais même pas rendu compte.

Le cœur est fait pour accueillir l'amour et l'amour est infini. Ce fut sa prière du soir.

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Dernière mise à jour : 8 juin 1999.