n° 7

L'amour.

Le journal Itinéraires.

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Faire l'amour.

Article écrit par le frère Rémi Chéno en mars 1995.

Les chrétiens s'approprient bien vite l'amour. Ils vont parfois jusqu'à s'en octroyer le monopole, comme s'ils étaient seuls à savoir ce que c'est qu'aimer, comme s'ils aimaient plus ou mieux que les autres. Pourtant, les figures historiques qu'a prises le christianisme au cours des deux millénaires de sa longue histoire n'autorisent guère un tel enthousiasme.

J'ai même vu un jour un groupe de jeunes chrétiens se demander si on pouvait aimer sans croire en Dieu ! Heureusement, c'est le cas extrême. Y aurait-il un amour chrétien différent de l'amour humain ? Comment, en même temps, ne pas refuser au christianisme sa structuration par l'unique commandement de l'amour ?

Mais je voudrais plutôt ici dénoncer une vision très romantique de l'amour. Ce que j'appelle l'amour romantique, c'est l'amour-sentiment, l'amour confondu avec le sentiment amoureux. Aimer, ce n'est pas faire du sentiment. Si aimer est le propre de l'homme (et de Dieu...), alors ce n'est pas de la guimauve, c'est autrement plus sérieux.

Aimer, c'est œuvrer. On n'aime pas, on fait l'amour. Que le lecteur rigole autant qu'il voudra, je suis sérieux : aimer, c'est faire l'amour, dans tous les sens de l'expression, mais d'abord dans le sens d'un faire. C'est une œuvre, qui peut devenir l'œuvre d'une vie.

Pourtant, inévitablement, voilà qu'on saisit toutes les occasions pour se détourner de la responsabilité, de la gravité qu'engage ce faire, pour de la sensiblerie infantilisante. Un exemple un peu criant : l'évangile me dit de tendre l'autre joue quand on me frappe. C'est sans doute le verset le plus ridiculisé de tout l'évangile. Qui n'a pas à l'esprit l'image du benêt qui s'en prend plein la figure, parce qu'il s'expose sans broncher à tous les quolibets ? Est-ce vraiment cela l'amour de l'ennemi ?

Jésus demande-t-il vraiment à ses disciples d'être les dindons de la farce ou les pigeons ? Le verset évangélique parle plutôt d'un renversement des valeurs de la justice : la justice n'est pas le commerce d'un prêté pour un rendu, mais au contraire la victoire de celui qui préfère structurer sa vie selon le principe du don, anti-valeur sur le marché, plutôt que selon le principe de la valeur marchande. Si vous préférez, ce verset est un verset politique, un verset incisif qui dénonce l'injustice, très parallèle au Magnificat :

Il renverse les puissants de leurs trônes, il élève les humbles ;
il comble de bien les affamés, renvoie les riches les mains vides.

C'est aussi un verset fondateur pour ceux qui se réclameraient d'une éthique de la non-violence, même s'il ne s'agit pas pour moi de réduire Jésus au rôle de fondateur de ce mouvement.

La gravité, la responsabilité engagée par l'œuvre de l'amour, nous, les chrétiens, nous la reconnaissons dans l'action de Jésus, dans toute sa vie jusqu'à sa passion et sa mort. L'amour de Jésus, c'est un amour qui engage toute sa vie, et dont toute sa vie rend compte. C'est une voie qu'il prend courageusement, avec détermination. On ne sait presque rien des "états d'âme" de Jésus, sinon qu'il a pleuré pour son ami Lazare et qu'il a admiré certaines femmes, comme la Syro-Phénicienne dont nous ne savons même pas le nom. Mais rien d'autre, sinon cette détermination qui lui fait dire :

Je suis venu allumer un feu sur la terre, et comme je voudrais qu'il soit déjà allumé. C'est un baptême que j'ai à recevoir, et comme cela me pèse, jusqu'à ce qu'il soit accompli.

Le Père Dupuy, dans la conférence menée avec le grand Rabbin Sirat par l'UEJF et la CC a choisi de remplacer le mot "aimer" ('âhav en hébreu) par le mot "obéir", certains l'auront peut-être noté. Selon cette traduction, le commandement biblique, c'est alors d'obéir à Dieu de tout son cœur, de toute sa force et de toute son âme, et d'obéir à son prochain comme à soi-même. Je laisse cette traduction à la méditation du lecteur. Elle a l'avantage de ne pas survaloriser la dimension affective de l'amour et de renvoyer à la liberté responsable de l'homme.

Aimer quelqu'un, c'est lui reconnaître une autorité sur moi : l'autoriser à être déterminant pour moi, recevoir de lui ma forme. Marc-Alain Ouaknin dans son délicieux ouvrage Lire aux éclats : éloge de la caresse (éditions Lieu commun, Paris, 1989), utilise la belle image de la caresse : aimer, c'est une caresse, où ma main reçoit sa forme de celui qu'elle caresse. L'autre est alors celui qui me détermine.

Bien sûr, je ne balaie pas la dimension affective de l'amour qui, par bonheur, est la première chronologiquement. Je suis pris d'amour pour quelqu'un, et c'est le point de départ nécessaire. Mais il me faudra aller plus loin : sans évacuer cette dimension affective et sensible, je vais devoir aimer, obéir à l'autre qui m'a introduit dans son mystère, qui me détermine.

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Dernière mise à jour : 8 juin 1999.