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Article écrit par François Sergi en juin 1993.
Voilà une question qu'il ne faudrait pas se poser...
Notre société participe activement à la désensibilisation des hommes et des femmes. À commencer par notre éducation, les regards qui se posent sur chacun de nous tendent à réprimer tout instant altruiste, toute velléité de don de soi, de sacrifice, d'aide aux plus démunis, d'intérêt pour le bien public, de défense de la justice...
Bien entendu, il n'y a pas "une langue" ni de lutte officielle contre la gratuité de l'acte. Les faits sont bien plus pernicieux. À la pression montante avec l'âge, des ingrédients de la bonne éducation, se juxtapose le profil grandissant de l'individualisme. Tous, nous le subissons et sans une sensibilité activée par ses propres convictions, nous chutons dans cet abîme incontestablement réactif du chacun pour soi.
La société veille, c'est-à-dire personne et tout le monde ; nombreuses sont les organisations qui contribuent pour les moins marqués par ce "moi" permanent à offrir du dynamisme, de la charité, du social, du militantisme. Les dames patronnesses n'ont pas manqué de s'occuper, au XIXe siècle, de ces pauvres analphabètes mal éduqués. Se demandait-on qui étaient ces personnes et pourquoi ils souffraient devant l'opulence, pourquoi ils signifiaient sans droit particulier leur haine, leur violence, leur révolution permanente ?
Au regard chrétien du XIXe, s'est substitué une démarche laïque, en fait un mélange de croyances, de politique, de rémanence de l'histoire et des luttes.
À mes yeux, les plus belles caricatures sont contemporaines. Les médias ont été capables de lancer de formidables campagnes de solidarité en faveur de maladies graves ; le pouvoir politique a été capable de nommer un personnage pour le moins cupides "aux affaires" dans les quartiers défavorisés, la paix internationale a montré ses limites en Yougoslavie. Inutile d'aller plus loin, les caricatures de ce genre sont nombreuses. Derrière cette exploitation de la pauvreté et de l'inégalité, se dessinent les véritables injustices. Nous voyons systématiquement, selon des modes, le pouvoir de l'argent et de la politique examiner sa production sociale, économique et politique. Dans un premier temps, quelques-uns sourient devant l'efficacité de cette extraordinaire machine à organiser le profit ou le pouvoir. Et puis, ils se penchent bien discrètement sur les éventuels dégâts de cette machine assurément inhumaine.
Ils constatent une pollution par ci, un débordement par là, un excès d'immoralité ailleurs. Alors ils segmentent une stratégie de "lissage socio-économique", proposent des plans de rééquilibrage, instinctivement portés sur l'intégration sociale à un modèle glissant, préparé selon une vision de l'instant, toujours accepté car construit par les pairs. Ce sont les bien pensants de notre société, les lettrés, les technocrates jamais sortis de leurs vernis.
Alors, il ne fait pas bon, a priori, s'engager sur cette route sans horizon sinon celui de servir cette intégration.
Et pourtant, cela me paraît nécessaire. Je préfère d'ailleurs le mot militer à celui d'engagement. Modestement, j'ai le sentiment de ne pas être resté insensible aux événements qui m'entouraient. Mon éducation, mon parcours scolaire et professionnel ne sont pas dissocis de ce militantisme. J'ai travaillé plusieurs années dans des quartiers défavorisés avec l'idée de contriuber à l'amélioration des laissés-pour-compte, au développement social et culturel de zones urbaines désertifiées, oubliées par les services publics, oubliées par les commerces, oubliées par l'emploi.
Finalement, nous militions contre le pouvoir dans la mesure où nous étions des porte-parole, des montreurs d'injustice et d'inégalité.
Ne pas s'engager aussi modestement soit-il, c'est laisser la place à notre ennemi commun : l'individualisme, et son serviteur, la société impersonnelle.
Le militantisme est un acte gratuit par lequel s'expriment des convictions collectives et d'intérêt général. Le particulier, toi et moi, sommes les acteurs centraux du fait et de l'acte militant. Il n'y a d'ailleurs pas de sacrifice à militer. Les satisfactions personnelles sont à la hauteur de l'entreprise.
Pour conclure, les questions que l'on se pose, en solitaire, sont bien souvent des questions collectives ne demandant qu'à être fédérées. Le militantisme suscite et provoque des réponses aux questions de notre société. Avec lui se renforce le droit individuel et collectif.