n° 4

L'engagement.

Le journal Itinéraires.

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Le point de vue d'un "ancien".

Article écrit par Vincent Courouble en juin 1993.

S'engager, c'est expliciter une démarche.

Le terme "engagement", surtout exprimé dans le cadre d'une Communauté chrétienne, comme ici, revêt une connotation militante, en général méritante : on s'engage pour une cause (noble et juste si possible), on est un chrétien engagé, etc. En fait, tout acte m'engage sur l'avenir (le mien et celui des autres), qu'il soit significatif ou non, grave ou futil, ponctuel ou permanent ; et la philosophie bouddhiste développe très fort cette (terrible) responsabilité de moi-maintenant sur moi-demain. Que je le veuille ou non, tous mes actes quotidiens sont des engagements ; alors, à quoi bon en parler ?

L'important, me semble-t-il, ce n'est pas tant le contenu ou la portée de mon engagement que la démarche qui l'accompagne. Il s'agit, quand je pose un acte, d'en prendre conscience, de reconnaître que cet acte n'est pas anodin, ou fortuit, ou fatal. Prenons le chouette exemple de la mise en ménage d'un couple de jeunes (bons souvenirs !). Quand un prince charmant (beau, jeune et dynamisque, un ESCP quoi !) embrasse sa chérie (B.S.T.R., une ESCP par exemple) en lui avouant son penchant débordant, a-t-il conscience qu'il est en train d'engager une sacrée aventure qui risque (ce que je lui souhaite) de sacrément modifier le cours de sa vie (et celui de sa chérie, et de ceux qui en proviendront) ?

Je ne pense pas qu'on soit capable de mesurer lucidement la pleine portée de tous nos actes et encore moins de leur déroulement. Et d'une certaine façon, c'est heureux, sans quoi on n'oserait plus agir : qui peut lucidement assumer l'acte sexuel de féconder un enfant ? Mais m'engager, c'est expliciter qu'aujourd'hui c'est bien moi qui pose un acte (acte libre mais qui entravera certaines de mes "libertés"), et non un événement qui m'arrive (un accident, comme un foup-de-coudre) ; un acte conscient qui tourne délibérément une page de ma vie et auquel je consens. À ce sujet, frère Roger Schutz a écrit de très justes pages (Un oui qui reste un oui).

Une porte ouverte en ouvre une autre.

Contrairement à l'idée qu'en t'engageant tu réduis tes degrés de liberté ("si tu vas à droite, c'est que tu choisis de ne pas aller à gauche" - quelle sécheresse, ce binairisme cartésien !), j'affirme qu'un engagement est une porte qu'on ouvre sur un nouveau paysage, dans lequel de nouvelles portes seront proposées à notre ouverture.

J'en tiens pour témoignage mon engagement à l'Objection de conscience au service militaire, il y a vingt ans. "[R]engagez-vous, qu'ils disaient, mais pas dans le même centre de recrutement !" On m'avait mis en garde contre les risques de retombées sur ma carrière, et tout et tout. Au contraire, j'ai expérimenté à quel point cette démarche de rupture avec un parcours tout mâché (diplôme + E.O.R. + emploi de cadre...) m'avait introduit dans d'autres cercles de relations, de système de valeurs, de pratiques, lesquels m'ont encouragé et facilité à accepter d'autres choix sur d'autres plans : profession, politique, mode de vie, famille... Sans aller jusqu'au rite initiatique, je parle de démarche initiante : ce premier (petit ?) pas qui coûte, ce coup de pédales qui donne vitesse et équilibre à mon vélo. D'ailleurs, cette symbolique du passage (la Pâque) est développée chez les Juifs et les Chrétiens, et Dieu sait si elle est féconde...

Je termine par cette inquiétude : comment s'assurer qu'on choisit le bon engagement, et qu'on a de quoi l'alimenter pour la faire tenir ? "Si ce n'est pas le Seigneur qui bâtit la maison, nous chante le Psaume 136, c'est en vain que peinent les maçons."

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Dernière mise à jour : 8 juin 1999.