Article précédent Article suivant
Article écrit par le frère Rémi Chéno en mars 1993.
Dès sa première section, le nouveau Catéchisme de l'Église catholique définit l'homme comme un être religieux (homo religiosus) :
De multiples manières, dans leur histoire, et jusqu'aujourd'hui, les hommes ont donné l'expression à leur quête de Dieu par leurs croyances et leurs comportements religieux (prières, sacrifices, cultes, méditations, etc.). Malgré les ambiguïtés qu'elles peuvent comporter, ces formes d'expression sont si universelles qu'on peut appeler l'homme un être religieux. [n° 28.]
Mais comment l'affirmer sans commencer par demander : qu'est-ce que la religion ? L'étymologie du mot latin religio reste obscure. Classiquement, on lui associe trois racines dont on ne sait finalement pas laquelle est à l'origine du mot. On peut ainsi dériver religio de relegere, "lire à nouveau", ou bien de religari (infinitif passif), "être lié, se lier à" ou encore de reeligere, "choisir à nouveau, refaire le choix de". Bien sûr, il est alors tentant de commenter ces étymologies en présentant un triple aspect de la religion : la religion, de relegere, c'est une façon de relire sa vie selon la Révélation ou selon l'Évangile pour y trouver un sens nouveau ; c'est encore, de religari, une façon de lier sa vie à Dieu, dans une démarche de disciple qui s'attache à un maître, ou c'est enfin, de reeligere, une façon de rompre avec le monde pour faire le choix de ce qui apparaît alors comme essentiel. Mais notre lecture est déjà bien spécfiquement chrétienne !
Sans nier la valeur de ce qui précède, je voudrais souligner ici trois aspects qui me semblent universels dans les religions des hommes.
Les grandes questions du sens, "où vais-je ?", "qui suis-je ?", aussi bien que les questions sur le mal, la souffrance ou l'injustice renvoient finalement à la quête d'un ordre qui pourrait rendre compte de ce qui paraît sans ordre, ou s'opposer à un ordre. Je voudrais savoir dans quel ordre de l'univers je m'inscris, à quelle place je dois me recevoir, etc. Mais avec la question de la vérité aussi, c'est la question de l'ordre que je pose. Demander ce qu'est la vérité, c'est demander quel ordre secret rend compte de la diversité et unifie le monde. Demander ce qu'est la vérité, c'est demander quel ordre caché le mensonge ou l'erreur trahit. L'expérience de l'amour, de la fidélité, du pardon ou de la justice renvoie aussi à cette notion d'ordre : ces expériences sont vécues comme l'adéquation de mon existence avec ma propre vérité, un équilibre qui peut me conduire au bonheur. Le bonheur lui-même en effet peut apparaître comme le caractère des choses mises en ordre, des sentiments comme des éléments. Face à l'univers, à l'homme, à l'être même ou à l'action, nous vivons dans tout un ensemble d'ordres qui d'une part nous précèdent, ou que d'autre part nous construisons. L'homme est au centre d'un ordre qui se présente à lui comme une tâche, aussi bien que comme un appel qui le précède. Les religions des hommes répondent à la question de l'ordre par le concept de loi, qu'on retrouve aussi bien dans les notions comme le Dharma, le Tao, la Torah, le Testament ou le Logos. La loi, c'est l'ordre caché révélé par l'être divin : mettre de l'ordre ou se conformer à la loi, aussi bien loi morale de mes actions que loi cosmologique des éléments du monde, qui conduit à une mise en ordre du monde, des choses, des relations humaines, à ce que les chrétiens appellent une réconciliation du monde. L'écart entre la contingence de ces expériences humaines et le caractère impératif et absolu de l'exigence à laquelle elles renvoient découvrent à l'homme une loi qu'il n'a pas promulguée lui-même, une loi divine.
Mais ce premier aspect fondateur de la religion peut conduire à des malversations de la religion : loi fondatrice d'un sens ultime, elle peut dériver vers la simple légitimation des ordres établis et jouer un rôle purement conservateur. Cependant, de tout temps, des hommes ont dénoncé au contraire la situation du monde comme une situation négative, désordonnée et injuste. Le monde est un monde de souffrance et de péché. La religion désigne alors le sursaut du refus : la religion est une rupture. Elle est protestation devant la misère de la réalité de la condition humaine. Mais elle devient alors aussi chemin pour l'homme vers une autre condition, libération d'un esclavage pour un nouvel espace de liberté. On le voit, sous cet aspect, la religion peut rejoindre certaines formes de l'action politique : réciproquement, certaines doctrines politiques peuvent devenir de véritables religions athées. Ce chemin de rupture, c'est le chemin du renoncement aux idoles, aux faux absolus. C'est donc un chemin de conversion, de retournement, de metanoia. L'homme apparaît ici comme le sujet d'une action critique et créatrice, méditative et combattante contre toutes les erreurs du monde, contre les forces du mal ou les démons et contre le péché. La religion est un combat pour l'homme qui ne peut renoncer, expression et source d'une conscience critique. Pourtant, même ainsi comprise, la religion peut perdre son sel critique de la société (le sel se dénature !) et se dissoudre dans un rôle régulateur d'un système. L'institution de la force critique tend finalement à en faire un élément du système.
Ces deux termes de la religion laissent entendre qu'il serait possible de trouver un sens à ce qui me précède dans l'histoire. L'histoire de la recherche du sens à travers un ordre absolu aussi bien que l'histoire de la force de résistance au monde tel qu'il est constitué, constituent des histoires religieuses, une histoire des religions. À travers des formulations diverses, les religions se sont comprises comme des appels du divin, des chemins à suivre, des communautés de salut, des ouvertures face à la souffrance, des voies de liberté et de béatitude, des communions avec le divin. À chaque fois, sous ces formulations, c'est un possible qui s'ouvre à l'homme, un horizon dans lequel il peut s'engager et engager sa parole. La religion désigne une invitation : elle ne renvoie pas d'abord l'homme à une intériorité. Plutôt, elle lui désigne une issue, une sortie de soi vers un tout-autre, en solidarité avec tout le créé.
Le mystère chrétien consiste à donner visage à ce tout-autre, alors que d'autres religions le comprennent dans la négativité la plus radicale comme un "Absolument rien", un "Vide". Le visage chrétien de ce tout-autre, c'est le nôtre, c'est celui du Christ à l'image de qui nous avons été créés.