Article précédent Article suivant
Article écrit par Emmanuelle Enrici en mars 1993.
Dino Quartana connaît bien l'art moderne : lui-même est artiste. Après des études d'architectures, il devient sculpteur. Parallèlement, il trouve la foi et entre dans l'Ordre des dominicains.
Quel sacré dans l'art moderne ? Mais qu'est-ce vraiment que le sacré ?
L'artiste nous livre sa définition. Le sens du sacré serait la conscience qu'il y a dans le monde quelque chose qui dépasse l'homme. Loin d'être systématiquement religieux, le sacré semble être avant tout une expérience humaine. C'est une recherche du sens profond des choses, de ce qui est plus puissant, plus grand, plus fort et qui vient vers l'homme, mais pas de l'homme.
Cette démarche, ce sens du sacré est-il vraiment encore d'actualité ? Dino Quartana reconnaît qu'aujourd'hui le sacré n'est plus guère apparent. C'est qu'il dérange notre monde rationnel. Le sacré serait caché mais présent. Ainsi l'artiste aujourd'hui travaille-t-il à se délivrer de la surface des choses, venue recouvrir le sacré et donc la question de l'homme.
Les œuvres d'art modernes nous sont décrites comme une mise en forme de ces interrogations. Ainsi les personnages sculptés par Giacometti sont-ils par exemple une façon de poser l'énigme de la fragilité de l'homme ; ils nous apparaissent comme suspendus par la mort qui les ronge déjà. Chacun exprime son expérience du sacré de manière différente. Certains donneront à voir la fragilité ou l'étrangeté, mais d'autres se sentiront plus concernés par la force ou la souffrance du monde.
Dino Quartana vient donc de donner une lumière nouvelle à l'art moderne. L'artiste serait un homme qui ressent l'impératif de lancer un appel, de poser constamment la question lancinante de l'homme. Cette question, cet appel sont adressés au monde par son œuvre. L'artiste extirpe pour nous le sacré. Il nous concerne tous, même s'il nous dérange aujourd'hui.
Plusieurs questions se posent alors.
Ce mouvement de l'artiste qui était ouverture - en créant, il s'agissait de dire, de sortir le sacré caché dans le monde -, ne risque-t-il pas de se transformer en un repli sur soi ? Le danger semble réel tant les questions que se pose l'artiste sont parfois vertigineuses. Et il est des œuvres d'art qui ne sont plus qu'un miroir pour l'artiste ; il se complaît dans le désespoir causé par ses questions restées sans réponse.
Si être artiste signifie poser de grandes questions sur l'homme et si être religieux signifie avoir trouvé en Dieu un sens à sa vie, pourquoi un dominicain aurait-il encore besoin de sculpter ? Dino Quartana répond qu'il est loin d'avoir trouvé les réponses à ses questions. Il estime qu'il exprime dans son œuvre la gigantesque énigme qui se pose à lui. Aucune réponse que l'Église chercherait à lui donner ne serait à la mesure de l'énormité de ses questions. Pour lui, le Christ n'est pas l'explication mais la présence. Seule une telle présence qui s'impose petit à petit en lui est à la hauteur de sa quête.