n° 2

Le pardon.

Le journal Itinéraires.

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Réponse à Itinéraires n°1 : "Quel choix ?"

Article écrit par Antoine du Teilhet en janvier 1993.

La problématique du choix consistant à chercher dans quelle mesure et à quelles conditions l'individu peut échapper à des déterminismes est envisageable, mais ne me semble pas cependant être la plus féconde.

Face à la nécessité, "aux événements extérieurs qui s'imposent à nous", faut-il nous arrêter au constat de notre impuissance et renoncer à croire en une liberté laissée à l'homme ? Ne nous reste-t-il pas alors assez de discernement pour réagir intérieurement à ces conditions dictées par l'environnement ?

Ce n'est pas la nécessité en soi qui nous rend libres ou non, c'est la façon dont nous la vivons. Vécue comme une contrainte, elle relève de l'hypocrisie. Ainsi en va-t-il de l'esclave qui, pour alléger ses peines, essaie d'aimer la force qui l'opprime, se trompant lui-même. Assumée pleinement, intérieurement, elle relève de la liberté suprême. Dans ce sens, Fénelon disait : Le plus libre des hommes est celui qui peut être libre dans l'esclavage même. En apparence paradoxale, cette affirmation nous rappelle que ce n'est pas au-dehors mais au dedans de nous que nous devons chercher la liberté. Du moins est-ce là que nous la trouverons, en faisant coïncider notre être avec le destin qui le nourrit.

Nous sommes tous esclaves de la nécessité, de l'amant devant l'amante, jusqu'au saint dont l'âme est envahie par Dieu, qui reconnaissent "ne pas pouvoir faire autrement". Et pourtant, nous pouvons encore être libres, nous dit Fénelon. Plus qu'une possibilité, qui impliquerait un choix toujours biaisé par des facteurs le conditionnant, il s'agit ici d'un pouvoir qui procède de l'épanouissement de notre nature, en un mot d'une disposition.

La liberté est une disposition. Libre parce que disponible. Une place est dite libre lorsqu'elle n'est pas occupée, qu'elle peut encore être choisie. C'est pourquoi j'estime qu'autant qu'une possibilité de choisir, la liberté est une disposition à être choisi. Le véritable problème est que l'usage de la liberté tue la liberté : en choisissant une possibilité, j'écarte toutes les autres et je réduis mon champ de disponibilité. Une fois marié, je suis riche d'une femme réelle et pauvre de toutes les autres possibles. La liberté est à la fois richesse et pauvreté. L'être libre est à la recherche de tout ce qui doit le compléter et l'épanouir.

Il en est ainsi : tout choix implique une infinité d'exclusions et tout exercice de la liberté impose une borne à la liberté. La liberté s'opère aux dépens de la liberté même et la liberté totale ne s'achète qu'au prix du non-usage de la liberté. La liberté nous est donnée, paradoxalement, pour être tuée. Elle est une peau de chagrin. Dès lors, tout dépend du niveau auquel elle succombe : en bas, l'esclavage ; en haut, l'amour.

J'ai parlé de l'esclavage de la nécessité ; il s'agit d'un état de fait : nous sommes absolument contraints par des événements qui ne dépendent pas de nous. Différent est le véritable esclavage qui consiste à ne plus pouvoir user de notre liberté au point de nous croire impuissants dans le monde et totalement déterminés. Le véritable amour réside dans le fait de remettre notre liberté en Dieu, en qui nous avons parfaitement confiance, pour ne pas nous la laisser dérober par les idoles.

La première fois que j'ai lu la prière du Père Charles de Foucauld, je l'ai comprise comme un aveu de faiblesse et un refus complet d'user de sa liberté :

Mon Père, je m'abandonne à vous, faites de moi ce qu'il vous plaira, quoi que vous fassiez de moi, je vous remercie. Je suis prêt à tout, j'accepte tout, pourvu que votre volonté se fasse en moi et en toutes vos créatures. Je ne désire rien d'autre, mon Dieu, je remets mon âme entre vos mains, je vous la donne, mon Dieu, avec tout l'amour de mon cœur, parce que ce m'est un besoin d'amour de me donner, de me remettre en vos mains, sans mesure, avec une infinie confiance, car vous êtes mon Père.

Aujourd'hui, je comprends que rien ne nous appartient ici-bas, que tout nous a été prêté pour être rendu. Jusqu'à son existence propre, le Père Charles de Foucauld remet à Dieu tout ce qui lui est venu de Dieu. Nous n'avons pas été créés libres que pour faire fructifier nos talents. Les confier à Dieu correspond sans doute au meilleur placement, car cet élan de la volonté qui oriente notre liberté vers Dieu est fructueux : il engendre l'Amour. En faisant le choix de se remettre sans condition en Dieu, le Père Charles de Foucauld brûle sa liberté. Mais tel le bois se consumant dans un feu de chaleur et de lumière, la liberté se consume dans un feu d'Amour. La liberté est tuée, mais elle a donné du fruit.

À l'inverse, la liberté peut mourir dans l'esclavage. Les choix que je fais me privent d'une multitude d'autres possibilités de choisir et d'être choisi. Autant faire de bons choix, à savoir des choix qui me procurent assez de satisfaction pour ne plus éprouver le besoin d'une chose que je perds quand je choisis. C'est ce que j'ai envie d'appeler le "bon usage de la liberté". Cet usage trouve ses limites dans la finitude des choses et des êtres que nous choisissons, ou que nous croyons choisir. Nous ne retirons de notre liberté une satisfaction que tant que subsiste l'objet de nos choix.

Le problème est qu'à partir du moment où l'homme choisit, il croit posséder. S'il renonce, par la force des choses, à toutes les possibilités que son choix exclut, il s'octroie, en revanche, un droit aliénable de possession de ce qu'il choisit. Mais on est possédé dans la mesure même où l'on possède, l'être de celui qui s'accroche à ce qu'il croit posséder se dégrade en avoir. Car la servitude ricoche toujours de l'objet qui la subit au sujet qui l'impose.

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Dernière mise à jour : 8 juin 1999.