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Article écrit par Vincent Lugagne en juin 1994.
Deux termes contradictoires, inconciliables : solitude et communauté ?
Non, sans doute, car la communauté ne se résume pas à être "ensemble", comme la solitude ne se rompt pas par la vie communautaire. D'où vient que le moine, animal communautaire par excellence, soit seul (monos = seul) ? D'où vient que la communauté est aussi le lieu de l'exclusion et de l'isolement ?
La communauté, c'est pour moi un lieu que j'ai choisi, peuplé de gens que je n'ai pas choisis. Ils ne m'ont pas choisi. Mon foyer n'est communauté que lorsqu'un tiers que je n'ai pas choisi y appartient. Aussi, ces gens différents que je n'ai pas choisis, et avec lesquels le quotidien n'est pas toujours sans tension, me renvoient à ma propre individualité ; je suis un individu, même (ou surtout) en communauté : individu, indivisible ; il y a en moi des choses que je ne peux partager, quelque chose que la communauté ne peut me ravir : l'état communiste, c'est, pour moi, la tentative malheureuse de la (con-)fusion de la totalité de l'individu dans la communauté. La communauté me devient totalitaire dès lors qu'elle ne me renvoie plus à ma propre solitude.
Oui, la communauté me renvoie à mon unicité. Elle l'éprouve, elle l'a construit. C'est à travers la reconnaissance de la communauté que je me reçois dans mon unité, mon unicité. C'est en entendant "tu" que je peux dire "je". Comme l'explique Hannah Arendt (Le système totalitaire), je reçois de l'autre ma propre unité ; la communauté ne me prive pas de ma solitude, mais elle me tire de mon isolement.
Je suis responsable, seul ; je décide, seul ; je dirige ou gouverne, seul encore (solitude du pouvoir...) ; je souffre, je meurs, plus seul encore ; j'aime, même, seul encore, car l'expérience de l'altérité insaisissable me renvoie à ma solitude, me construit et me révèle dans mon unicité. Même accompagné, je poursuis, seul, ma quête spirituelle, personne ne cherche Dieu à ma place.
Recevoir de la communauté mon individualité, me faire renvoyer par elle ma propre solitude, quitte à me la prendre en pleine gueule, cette solitude d'un homme qui apprend sa liberté et son autonomie, voilà ce que j'en attends. Je ne veux pas me confondre avec la communauté, je ne veux pas m'y noyer, ni me bercer d'illusion : "il n'est pas bon que l'homme soit seul", sans doute... mais je crois qu'il l'est.