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Article écrit par Mathilde Lambert-Chartier en janvier 1993.
Vos péchés sont-ils si précieux qu'il faille les cataloguer et les classer, et les enregistrer et les aligner sur des tables de pierre [...] et les supputer et vous les imputer éternellement, et les commémorer avec on ne sait quelle piété ! (Charles Péguy, Le Mystère des Saints Innocents.)
Où en sommes-nous, chrétiens, vis-à-vis de cette "mauvaise conscience" qu'on nous impute souvent ? Avons-nous véritablement compris ce que signifiait le pardon "en vérité" ? En d'autres termes, à quel moment savons-nous pardonner, et savons-nous recevoir de l'autre son pardon ?
Il semble que nous ne savons pas pardonner et que notre pardon n'a de sens que dès que nous avons été nous-mêmes pardonnés et que nous vivons d'être pardonnés. Nous ne saurions être taxés d'hypocrisie au moment où nous acceptons de voir que le pardon que nous recevons ou que nous donnons est une conséquence de celui que nous recevons de Dieu, gratuit et pratiquement incompréhensible. Dans ce cas, oui, le pardon peut être en "vérité". Réciproquement, si je ne veux pas que mon pardon se résume à l'oubli, soit une excuse qui éloignerait de moi à qui j'ai pardonné, il faut que je me rappelle sans cesse : la faute qu'untel a commise a offensé Dieu et Dieu, déjà, a pardonné. Et quelle que soit la nature de mon péché, il n'existe pas de colère du Sauveur. Incompréhensible, ce pardon qu'aucune pénitence ne pouvait racheter au départ.
Lent à la colère et plein d'amour. Dieu couvre le mal que j'ai fait et celui que l'autre a fait lorsqu'il m'a offensé ; car l'amour du Seigneur pour qui le craint est de toujours à toujours, et sa justice pour les fils de leurs fils (Psaume 103 [104]).
Lorsque nous avons compris ceci, qu'il est facile alors de recevoir le pardon de l'autre ! Qu'il est clair alors que l'acte de pardonner est pour moi aussi un geste qui me dépasse, dans la mesure où il est "par l'Esprit" !
Le pardon que je reçois de Dieu, le pardon que je donne au prochain, ainsi que celui que le prochain me donne, définissent, au moment où ils sont dits, l'étendue du mal qui a été commis.
Mais c'est à ce moment aussi que s'établit une relation nouvelle, qui dépasse infiniment la mauvaise conscience, le regret ou la culpabilité, mais sans jamais les masquer. N'oublions pas ce que Dieu a accompli en Jésus Christ pour tous les hommes : "Soyez réconciliés". Ici, que signifie le pardon ? Un "au-delà" du don, qui ouvre devant nous un chemin libre, celui de la Béatitude : Heureux ceux qui procurent la paix, ils seront appelés fils de Dieu.
Au bout du compte, la fin de cette réconciliation avec les hommes dans le Père, c'est l'établissement du Royaume. Encore nous reste-t-il à ne tirer aucun mérite de cette gloire : qu'elle soit secrète et humble !