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Article écrit par Agnès Mazurek en janvier 1994.
"Tout travail travaille à forger un homme en même temps qu'une chose." Comment ne pas souscrire à cette conception de la fonction formatrice du travail ? Elle semble en effet pouvoir rendre compte de la multiplicité de nos expériences du travail, souvent contradictoires : parfois l'accomplissement de soi, au même titre que celui de l'œuvre dont la création nous satisfait ; parfois aussi une grande incomplétude, mais au cœur de laquelle nous éprouvons douloureusement, mais non moins profondément le sentiment d'exister.
Si nous tentons d'écouter ce que nous dit cette insatisfaction, plutôt que de nous laisser aller à la frustration, à l'auto-accusation de n'avoir pas réalisé nos objectifs, nous pouvons en apprendre beaucoup sur nous-mêmes.
Qu'est-à-dire ? Si la réussite conforte notre illusion de toute-puissance, notre sentiment, tantôt vertigineux, tantôt simplement sécurisant, de "maîtriser la situation", ce que nous nous hâtons trop peut-être de qualifier d'échec peut nous amener à une meilleure évaluation de nous-mêmes, à une remise en question pour un nouveau départ optimiste, dans une saine confiance en soi fondée sur la conscience de nos limites. Car paradoxalement, c'est notre contingence, l'impossibilité dans laquelle nous nous trouvons de contrôler toutes les données d'une situation, qui donnent de la valeur à notre œuvre, parce qu'elle est le fruit d'un effort. C'est notre inaptitude intrinsèque à atteindre la perfection qui fonde justement notre tension vers un objectif idéal. Mais pour que cette tension soit créatrice, qu'elle puisse se transformer en mouvement et non pas s'épuiser dans une lamentation sur les limites de notre humaine condition, nous devons garder à l'esprit que l'idéal ne saurait servir à une évaluation normative de notre travail. Pour que celui-ci soit formateur et constructif, il doit être évalué de manière réaliste, c'est-à-dire en tenant compte des contraintes qui ont pesé sur nous, et pas seulement à l'aune de sa conformité avec notre objectif idéal.
Mais revenons à notre propos d'origine, à savoir la dimension formatrice du travail. Celle-ci est bien illustrée par la dialectique hégélienne du maître et de l'esclave. Si la tâche de ce dernier est d'abord la manifestation concrète de sa servitude, elle est également l'instrument de sa libération symbolique. En effet, par son travail, l'esclave acquiert son autonomie par rapport à son maître qui est, lui, dépendant du travail de l'esclave. Ainsi, l'autonomie dans le travail, la libre manifestation de la puissance créatrice constituent-elles ici le fondement même de la liberté.
Le travail apparaît donc comme une force en puissance ; en tant que tel, il a une valeur instrumentale essentielle, pour l'indépendance de l'homme comme pour son asservissement. Le concept clé est ici la maîtrise symbolique de l'activité créatrice : même si l'esclave ne jouit pas directement des fruits de son travail, il en exploite le potentiel de libération spirituelle, qui n'est autre que l'accès à l'autonomie. Inversement, la perte de la maîtrise symbolique qui se traduisait par l'identification de l'individu à son activité, engendre un phénomène qu'on a appelé l'aliénation : le travail tend à se déconnecter de l'individu qui l'exerce et prend un statut propre d'étrangeté pleine de menaces. Plus près de nous, les concepts d'implication au travail, de réalisation par le travail, traduisent ce même effort de l'individu pour s'approprier symboliquement l'activité créatrice.