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Article écrit par Guillaume Tardy en janvier 1994.
Pourquoi ne pas envisager, le temps d'une courte réflexion, le travail comme un service à multiples facettes, plutôt que comme un devoir pénible ou une source de gains lucratifs alléchants ? Service à la société en général, par exemple dans une vision humaniste qui répartirait utilement les tâches au sein des communautés comme elles l'étaient dans l'organisation des abbayes médiévales. Travail qui conduirait alors par l'effort conjugué au service de tous par chacun. Cette vision est bien idéaliste, j'en conviens, si l'on reste conscient des soifs de pouvoirs multiples qui se rencontrent, ou d'une autre forme de dérive sociale qui fait que la compétition économique ne répartit jamais également les richesses qu'elle produit, pas plus que la surface du globe ne distribue uniformément les ressources naturelles.
Afin d'éviter l'obstacle d'une conception trop idéaliste, tâchons donc de percevoir le travail à une échelle plus "abordable", parce que plus restreinte. Je choisirai le cadre de la cellule familiale, en prenant l'exemple du père de famille. Autant que le service de l'entreprise pour laquelle il travaille, son activité professionnelle, quelle qu'elle soit (et c'est là la richesse de cette conception du travail/service), lui permet très concrètement d'être toujours au service des siens et de sa famille, même si souvent il lui arrive d'en être absent. Son effort, qui est une condition nécessaire au travail, est donc dirigé vers plusieurs buts, et cette diversité est source d'épanouissement.
Le travail en effet sous-entend une réalisation, et non pas seulement une présence sur les lieux de l'activité professionnelle. En tant que service, il permet la réalisation individuelle, mais aussi celle de la famille en tant que telle, en plus de la pérennité indirecte de l'entreprise. Il semble qu'une consécration équitable à ces trois pôles puisse être source d'équilibre psychique, pour ceux qui travaillent comme pour leurs proches qu'ils côtoient le soir venu. Ne reçoit-on pas toujours davantage que ce que l'on donne, dans une activité de service épanouissante ? Assurément si.
Bien sûr, j'entends déjà ceux qui me répondront que tout n'est pas si simple dans le meilleur des mondes et que les volontés de chacun ne peuvent pas se rejoindre si harmonieusement. Il ne s'agit pas pour mon propos - loin de là ! - de nier les ambitions de carrières légitimes qui peuvent être nourries par tous, à commencer par nous autres étudiants. Mais il en va probablement de la réussite de nos ambitions professionnelles, que de chercher à atteindre un quilibre général de la personne, en n'envisageant pas le travail sous le seul angle de la carrière. On parle de partage du travail en termes d'horaires ou de calendriers, voulant par là répondre aux problèmes économiques et sociaux véritables que recèle le chômage. On pourrait également, et peut-être tout aussi utilement, parler d'un partage des services, pour que celui ou celle qui travaille ne soit pas qu'un salarié de l'entreprise, mais soit par son activité au service de cette entreprise, de lui-même et des siens. L'éclectisme n'est-il pas un des chemins vers l'excellence ?