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Article écrit par Philippe Bélorgey et Alexandre Hurand en janvier 1994.
Hélène Martini présente un spectacle d'Alfredo Arias, Fous des Folies... Cela vous rappelle-t-il quelque chose ? Et quel rapport avec votre journal préféré ?
Fous des Folies est le nouveau spectacle des Folies Bergère dont vous avez peut-être vu des affiches dans le métro. Les Folies Bergère, dont l'évocation dans ce journal peut paraître un peu surprenante, sont un endroit, plus exactement un théâtre, où des gens, comme tant d'autres, travaillent. Où nous travaillons. Comme ouvreurs.
On y travaille ? Oui, bien sûr, mais pas comme ailleurs : il ne s'agit pas de la semaine du cadre moyen qui fait ses dix heures par jour au bureau, du lundi au vendredi. Car quand on travaille aux Folies, c'est tous les soirs, quand les autres ne travaillent plus, pour les distraire.
Vous pensez tout de suite aux plumes, aux paillettes, aux coulisses, à Joséphine B., à Maurice C., etc. Pourtant, derrière sa façade centenaire du 32, rue Richer, se cache une PME comme les autres, avec ses contraintes, où travaillent cent soixante-dix personnes.
Nous, nous sommes ouvreurs (pas danseurs !). Mais il y a aussi des cuisiniers, des laquais, des maîtres d'hôtel, tout le personnel d'accueil, des techniciens, des habilleurs, une gardienne, une administration et bien sûr des artistes. Après avoir ajusté le nœud papillon de circonstance, nous accueillons les clients que nous plaçons dans le théâtre. Travail de routine ? Pas toujours : entre les Japonais qui ont fait Rome, Londres, les châteaux de la Loire et la tour Eiffel presque dans la même journée et qui s'évanouissent pendant le spectacle, les Anglais qui ont abusé du bon vin français, la femme enceinte qui accouche prématurément dans le hall, la scène de ménaage chez un vieux couple qui avait choisi les Folies Bergère pour régler ses comptes, un groupe de quarante personnes qui arrivent à soixante-dix, l'éternel mécontent qui se retrouve avec "la" place de derrière le poteau (comme s'il n'y en avait qu'une), l'Italien qui parle anglais mais dont on croit qu'il est allemand à cause de son accent, il faut savoir trouver le médecin de garde, les pompiers, faire parfois la police, et essayer d'être diplomate. Tout cela en faisant le moins de bruit possible car notre rôle est secondaire dans le théâtre.
Simple boulot d'étudiant où l'on gagne un peu d'argent tout en s'amusant bien, pensez-vous certainement ? Eh bien ! sachez que ce petit boulot est un vrai travail qui fait découvrir un autre milieu parsemé de personnes étonnantes. Elles sont, en vrac, ouvreuses de carrière depuis vingt-cinq ans, anciennes danseuses, comédiennes quand elles ont des rôles, employées de Tati et d'Eurodisney, ex-étudiants au service militaire, et donc ESCPiens désireux d'arrondir leurs fins de mois.
Cet emploi est en fait pour nous aussi l'occasion de rencontrer des gens différents, qui parlent d'autre chose que de leur recherche de stage, de leur cas Machinchose SA, ou du niveau de leur salaire d'embauche chez A.A. Associés ou P. and G. ... La plupart n'a pas toujours eu une vie facile et ont besoin des Folies pour vivre, matériellement et socialement. En effet, les Folies forment un véritable petit monde, avec son propre code de conduite : il y a des choses qui ne se font pas, un certain esprit, une certaine solidarité, et surtout un grand respect d'autrui. Ainsi, par exemple, nous partageons tous nos pourboires. Comme dans toute équipe, bien sûr, il y a parfois des jalousies, des accrochages, des conflits de génération qui donnent lieu à des règlements de comptes théâtraux mais régulateurs. Toutefois, des gens si différents pourraient difficilement former une équipe plus homogène.
Voilà. C'était la description sans prétention d'un travail différent des autres, à mille lieues de ce que nous, élèves de l'ESCP, ferons sans doute plus tard.
Vous aurez sans doute compris que ce milieu a quelque chose d'attachant. Peut-être y penserez-vous lors de votre prochaine visite dans un théâtre.
Et : Folies Bergère pour toujours... !